2012. V Батаевские чтения


Почтовая марка как средство межкультурной коммуникации Испании (Le Timbre-Poste : Fenêtre Interculturelle de l’Espagne ?)

Монрой-Авелла Ф.

16 ноя 2012

В статье рассматривается информация, которую несут испанские почтовые марки помимо своей непосредственной функции. Автор демонстрирует существующую связь содержания почтовых марок с развитием контактов между Испанией и странами мира. Изображения на марках отражают культурные и географические связи Испании, демонстрируют историю страны и мужество ее народа, тем самым являясь частью межкультурной коммуникации во всех аспектах взаимодействия.

LE TIMBRE-POSTE : FENÊTRE INTERCULTURELLE DE L’ESPAGNE ?

Fernando Monroy-Avella

Université Catholique de Lille (Lille, France)

L’inter-culturalité c’est de l’échange mais pas seulement; c’est aussi l’ouverture, la rencontre, l’intérêt pour l’autre. Le timbre-poste espagnol, de ce point de vu, semble accomplir un rôle non négligeable. Un rôle de projection. Car sa finalité ultime n’est pas de devenir un instrument mécanique dans la distribution de courriers, ni un accessoire décoratif sur une enveloppe. Il est avant tout un instrument politique [6]. Il véhicule des idéologies et des valeurs de représentation. C’est du moins ce qui se passe en Espagne entre 1850 et 1992.

Sous cette perspective une question s’impose. Quelle place donner à l’image du timbre-poste dans les initiatives d’ouverture interculturelles espagnoles ? Le balayage de plus de 2 600 images de timbres [2], montre des narrations visuelles qui tendent vers le rapprochement de l’autre: l’Amérique, l’Europe, le monde en général. Or, la présente étude montre qu’il s’agit d’une vision de soi-même à travers l’autre et non pas une représentation de l’autre. Autrement dit, c’est la valorisation du pays, de son patrimoine, de ses populations ou ses célébrités, dans un contexte extérieur: les autres pays, les autres régions, les autres peuples. Tout cela sert de miroir à la gloire espagnole.

Projection et rapprochement

A la base, le timbre contient une image politisée qui cherche entre autres à rapprocher les communautés. Il hisse l’image de la nation à l’instar d’un étendard de reconnaissance collective. Le timbre se projette ainsi tout en reflétant une certaine manière d’être, une certaine «personnalité». A l’inverse, il rapporte les informations des autres. Il les expose et les présente comme un hommage. A sa manière, le timbre cite des peuples et des cultures qui font ou qui ont fait partie de l’histoire et du destin espagnol [5]. A la manière d’une plateforme visuelle, il évoque, il informe, il ouvre des portes et présente des faits. Dans un sens ou dans un autre, le timbre est un instrument qui décloisonne un pays.

Si bien que ses cinquante premières années sont l’illustration d’un égocentrisme pesant — rois, reines, allégories, tours…— quelques timbres manifestent à leurs manières un début d’intérêt pour d’autres communautés. C’est le cas de la mise en image en 1854 du blason espagnol (image 1), dont l’écu est composé de quadrants et d’éléments évoquant les différents royaumes, ou contés, qui la conformaient: Castille, Léon, Aragon, Navarre, Sicile, Grenade,… 1 Cette mise en image est à la fois la représentation unifiée d’un symbole de la nation et le discours subtil et tentaculaire de l’Etat : un assemblage de peuples, de communautés toutes aussi diverses qu’éparpillées. A cela s’ajoute un autre symbole: les colonnes d’Hercules encadrant le blason — dès 1875 (image 2) —ouvrent les portes de l’océan. Autour d’elles le bandeau « Plus Ultra » renforce l’invitation à la découverte.

Ces premières traces d’unification dans la diversité, révèlent que l’Espagne est soucieuse de construire une identité unique à partir d’un éventail de territoires et de cultures pas forcement identiques. Sa construction interne se fait grâce à l’absorption des autres. L’Espagne invertébrée, comme l’évoque Ortega y Gasset [7, c.23], tire profit de cet éparpillement territorial pour constituer une unité, du moins théorique, matérialisé par les signes présents dans le blason.

Première distribution d’images à tendance interculturelle entre 1850 et 1992


Le blason espagnol dans la symbolique de la construction nationale à partir de la diversité de communautés.

Franco, une fois victorieux, utilisera ce même recours alors qu’il entame son régime de façon pleine en 1939: en s’affichant fièrement face aux armes de la nation dans un timbre, il signifie les valeurs unificatrices de l’Etat (image 3). Désormais, il se veut gardien des institutions et de la tradition [4]. Il aura l’occasion de le démontrer à maintes reprises sur l’iconographie philatélique ; par exemple, la série des années soixante dédiée aux blasons des capitales de provinces (image 4). De 1962 à 1966 le régime fait un balayage territorial exhaustif à travers la gamme de blasons distinctifs de la province et en culminant avec les armes de la nation : c’est une manière de clôturer et sceller une réalité politique, une volonté idéologique : España Una2.

A la fin de la dictature et une fois la démocratie installée, une nouvelle représentation régionale apparait. La nouvelle constitution (1978) instaure la figure d’autonomie3. Le timbre célèbre alors la proclamation des deux premiers statuts d’autonomie en 1979: celui de la Catalogne (image 5) et celui du Pays basque, suivis en 1981 par la Galice. Avec ces trois images, le timbre marque un premier pas dans la décentralisation unifiée de l’Espagne. D’ailleurs, elle ne manque pas de le souligner, car en 1983, quelques jours avant l’émission d’une nouvelle vague de proclamations autonomistes dans le timbre, un splendide blason national apparait solidement encadré par les colonnes d’Hercules et la couronne royale.

A l’instar des blasons de capitales de province (1962-1966), une nouvelle thématique apparait en 1967. En prenant le relai, le bloc de Costumes traditionnelles de provinces (image 6), émise durant cinq ans, est encore l’occasion de déployer la variété traditionnelle du pays à travers son folklore. Suivant la même structure et presque le même ordre des blasons, l’exposition de costumes est une façon de vanter la diversité. Cette vitrine, riche en couleurs et en créativité, est également un clin d’oeil de l’autre, des régions avec leurs propres moeurs et personnalités, mis en image sur une scène limpide et homogène. Toute la gamme apparait standardisée dans un cadre vertical à fond blanc dont la base porte le titre «ESPAÑA».

Manifestations d’associations de communautés diverses et Ouvertures vers le monde.

Du nombrilisme à la découverte de l’autre

La série «Don Quichotte» de 1905 est sans doute la matérialisation de l’ouverture au monde [3]. Après les premières cinquante années, et d’une vision égocentriste4, les images du timbre font un virage vers l’extérieur utilisant initialement la figure du héros mythique. La scène du départ d’Alfonso Quijano, laissant derrière lui son village natal, est la métaphore de ce besoin d’exploration et de découverte (image 7). Plusieurs scènes de ce bloc rappellent l’esprit conquérant du héros de Cervantès : la rencontre avec Dulcinea, avec d’autres paysans, avec des commensales à l’auvergne, avec les moulins… il s’agit d’un échange entre personnes, d’une rencontre de moeurs, d’attitudes ; le timbre illustre des passages littéraires où des dialogues se nouent et des aventures se créent.

Presque par opposition, et dans une mise en image avantgardiste, l’envol de Pégase — dans une image de la même année — retrace une trajectoire qui suggère le décollage. Le cheval ailé dépasse l’horizon et navigue entre les rayons de lumière et les nuages (image 8). Il se rapproche de ce blason espagnol placé à droit et semble indiquer que tout est encore possible, malgré les années noirs du Désastre impérial. En effet, l’Espagne perd en 1898 ses dernières colonies et fonce droit vers la dépression morale. Ce timbre se veut porteur d’une illusion encouragée par Joaquin Costa et le régénérationnisme, mouvement qui veut réconcilier l’Espagne avec elle-même. Une Espagne multiculturelle et diverse réunie autour d’une castille forte et impériale (8, c. 628).

Peut-on se permettre de la comparer à ces envols de 1926 dans lesquels deux avions — le Plus-Ultra et l’escadrille Elcano — sont illustrés en route vers des coordonnées extrêmes pour l’époque ? Le premier, en raid entre Palos (Andalousie) et Buenos Aires (Argentine) et le second entre Madrid et Manille (Philippines; image 9). De l’image mythologique de 1905, on passe à celle technologique de 1926 créant ainsi une atmosphère toujours conquérante et donnant l’autorité à la politique de relations internationales de Primo de Rivera : son gouvernement venait de créer le ministère des Affaires Etrangères et le bureau de relations culturelles5. On défie les distances, on traverse les océans et les continents pour se rapprocher des villes du but du monde et prouver la dimension toujours planétaire de l’Espagne en dépit de la perte de ces mêmes contrés en tant que colonies.

Terre d’accueil

En 1929 on assiste à la première manifestation illustrée d’accueil sur le sol espagnol. Les expositions générales de Barcelone et de Séville, font suite aux intentions de Primo de Rivera de serrer les liens avec les anciennes colonies et de s’ouvrir vers l’Europe. Ces deux villes concrétisent cet élan dans un moment où la dictature traverse de graves difficultés fragilisant collatéralement la monarchie d’Alphonse XIII. Avec ces deux événements on cherche non seulement à améliorer l’image des villes mais aussi celle du pays tout entier en redorant toujours leur approche post impérialiste.

L’Espagne revendique son rôle de formateur d’une nouvelle culture américaine. Le pays se place aussi dans un pied d’égalité avec d’autres pays de premier ordre mondial.

Les timbres de 1930 sont explicites à ce propos, avec les représentations des divers pavillons de l’expo. Ce sont « des images d’images ». C’est-à-dire, des illustrations qui montrent des représentations de villes d’Amérique: une église, une demeure, un palais américain reconstruit à l’identique dans la zone de l’expo (image 10). L’Amérique latine fait acte de présence, à la manière d’un calque de l’Espagne, elle-même. Ce qui a été « exporté » durant un peu plus de quatre siècles revient à la métropole sous forme de maquette. C’est une vision de l’autre qui est à la fois le reflet de soi-même. Est-ce une véritable approche interculturelle ou s’agit-il de simple flatterie égocentriste? L’image du timbre ne semble pas dire le contraire, mis à part quelques nouveaux timbres qui essaient de présenter des vues du Nouveau Monde sous les aéronefs qui la survolent (image 11) ou sous le regard attentif des rois et des aviateurs espagnols qui ont fait les expéditions.

Soixante ans plus tard ces deux villes deviennent le siège de deux autres événements de taille internationale: les Jeux olympiques de Barcelone et l’Exposition universelle de Séville. Sauf quelques rares exceptions, cette fois-ci les images ne montrent guère les pays participants, les sportifs venus d’ailleurs. C’est au contraire la présentation des installations, des enceintes, des activités sportives. La promotion de Séville se fait par la représentation d’une ville et ses aménagements; celle de Barcelone par des scènes olympiques et des disciplines diverses. Pourtant, sur quatre timbres on représente quatre villes étrangères; il s’agit de quatre villes qui ont accueilli d’anciennes expos: Paris, Bruxelles, Londres et Osaka (image 12). Avec ce rappel iconique, le timbre offre une rétrospective à la fois historique et concurrentielle. En faisant acte de mémoire, l’Espagne compare des métropoles, les met au même niveau que Séville. La capitale andalouse se lève au rang des pôles incontournables de la planète en matière d’évènements.

L’héritage hispanique

Les images sur le continent américain sont, a priori, une façon de rendre hommage à l’héritage espagnol. Plus que jamais, l’idée de «mère patrie» se décline en patronage et en exemple pour le Nouveau Monde. L’Espagne revendique son rôle de formateur d’une nouvelle culture américaine. Dans ce sens le 12 octobre est dédié à l’hispanité6. L’administration de courriers célèbre, à sa manière, l’évènement comme en 1935, lorsqu’une modeste image représentant une ancienne carte de l’amazone au XVIe siècle et qui annonce l’expédition aérienne projetée par Francisco Iglesias Brage. L’excursion est cependant tronquée par l’éclatement de la guerre civile en 1936. Il faudra attendre 1946 pour voir l’image de Bartolomé de las Casas en attitude de compassion envers un amérindien ; il s’agit d’une démarche protectrice qui explore la dimension humanitaire par opposition aux critiques à l’encontre de la conquête brutale et exterminatrice.

On est en présence dorénavant de quatre tendances : la poursuite de la célébration de la «fête de l’hispanité» ; puis, le lancement des blocs (dès 1960) sur le thème des «forgeurs de l’Amérique» (image 13); vient ensuite l’apparition en 1978 d’une série de blocs dont le thème est «América-España»; et pour finir, l’émission d’une série en 1986 sur la «Découverte d’Amérique», à l’approche du cinquième centenaire de l’événement. Ces tendances sont la manifestation d’un regard vers les anciennes colonies sous la perspective bienveillante et paternelle de la métropole. S’il est vrai que ces deux thématiques ne se réalisent pas forcement le 12 octobre et pas systématiquement tous les ans, l’évidence montre que la régularité du mois d’octobre est une claire intention de marquer cet événement.

Il existe pourtant une nuance : le début du règne de Juan Carlos I marque un tournant dans la manière de regarder l’Amérique. Pour la première fois dans l’histoire, un monarque espagnol fait le déplacement sur le continent américain ce qui ne laisse pas indifférent le timbre. Il illustre l’événement en 1976 et 1978, et rend hommage pour la première fois aux héros de l’indépendance: José de San Martin et Simon Bolivar. D’autres images de Bogotá (image 14), Lima, Buenos Aires, la Havane ou San Juan, montrent des aspects moins conventionnels qu’auparavant, moins triomphants et dominants. On pense notamment à celles de 1960 et ces hommes prodiges de la nation qui ont façonné les terres et les civilisations du nouveau continent, montrés en attitude victorieuse mettant en avant l’autorité et le savoir-faire [1, c. 48].

Conclusion

Cette première approche de l’image de l’autre, révèle que l’Espagne s’ouvre avec précaution sur un monde connu qui lui est pourtant subordonné. Le pays présente des images de cultures diverses à l’intérieur du territoire — avec des régions la composant — et à l’extérieur, tels l’Amérique. Fière de ses conquêtes, le pays met en scène une manière d’être qui s’exporte et forge de nouvelles identités. De ce point de vue, l’image illustre une dynamique impériale transmise avec la perspective de son histoire. Au-delà d’une simple mention de l’autre sur l’image, le pays cherche à se valoriser sur la scène historique universelle.

Ce n’est qu’après l’arrivée de la monarchie des Bourbons en cette fin 1975, que l’illustration rend hommage, avec une pointe d’humilité, aux valeurs venus d’ailleurs : personnages et traditions. L’Espagne semble céder des espaces visuels aux discours natifs contre lesquels elle se battait et niait l’existence.

Si dans un premier temps le timbre n’est que le reflet de soit même à travers de l’autre, lentement il apporte des éléments qui renseignent sur la nature même de l’autre. Une certaine « égalité » semble s’installer. C’est l’autre et moi, l’autre avec moi, l’autre face à moi, par opposition aux premières représentations qui se portaient plus dans l’autre grâce à moi. Cet autre fait par moi qui n’est d’ailleurs une invention mégalomaniaque, ne corresponde pas à l’idée proposée au début sur l’ouverture du timbre sur l’autre. Une évolution, si petite soit- elle, semble se dessiner avec discrétion. Le timbre relie des zones territoriales et culturelles d’abord pour vanter la prouesse nationale, ensuite pour informer sur ses aspects et ses principes constitutifs.



Notes

1 C’est du moins ce que montre le premier blason de 1854, tenant compte de l’extension territoriale du royaume à ce moment qui incluait également l’Archiduché d'Autriche, Bourgogne, Duché de Parme, Grand-duché de Toscane, Duché de Brabant, Comté de Flandre, Tyrol, Anjou.

2 C’est le slogan du franquisme, España Una, Grande, Libre, pour designer ce territoire indivisible, impérial et indépendant de toute ingérence étrangère.

3 Régions autonomes, d’abord historiques, ensuite généralisées à d’autres zones moins autonomistes. Toutes avec des pouvoirs plus ou moins forts, plus ou moins libres.

4 Le timbre-poste né en Espagne en 1850, un an après le début de son existence au Royaume uni. Pendant cette deuxième partie du XIXe siècle il expose des figures conventionnels et symboliques de l’Etat, bustes, allégories, chiffres et, comme on la dit, précédemment, des blasons.

5 Dans ce cadre, Primo de Rivera met en place des instituts hispanoaméricains et apporte son appui à des manifestations telles le raid Plus Ultra. PEREZ Joseph, 1996 : 687.

6 Au lendemain de la perte des dernières colonies, Cuba, Porto Rico et les Philippines, l’Espagne décide d’instituer en 1899 la « fête de la race », dont le but était de souligner les aspects spirituels apportés à l’Amérique après l’arrivé de Christophe Colomb aux Antilles le 12 octobre 1492. La notion de « race » en espagnol, ne connote pas une notion raciste négative, change peu après par celui de « fête de l’hispanité » donnant à la journée une dimension plus large.


BIBLIOGRAPHIE

1. Arciniegas G., L’Amérique ensevelie, in Magazine littéraire n° 296 février 1992, pp. 48-52

2. Catalogo Unificado Especializado, bajo la dirección de Laiz Ángel 20e ed. Madrid y Barcelona : Edifil, S.A., 2005 et 2006, 3 vol., 1389 p.

3. Cervantes Saavedra, Miguel de. Don Quijote de la Mancha, 2 vol., Madrid : Ediciones Cátedra, 1990, 1182 p.

4. Cirici A., La Estética del Franquismo, Barcelona : Gustavo Gilli, 1977, 195 p. (coll. Punto y Línea).

5. Coste Michel., « Les timbres-poste, matériaux de l’Histoire ? », Le Monde des philatélistes, mars 1993, n° 472.

6. Michels K. Schoell-Glass C., Aby Warbur et les timbres en tant que document culturel, dans, Protée, volume 30, numéro 2, automne 2002. Sémiologie et herméneutique du timbreposte, (page consultée le 15 septembre 2007), [en ligne], adresse URL : http://www.erudit.org/revue/pr/2002/v30/n2/006734ar.html.

7. Ortega Y, Gasset J., España Invertebrada, Bosquejo de algunos pensamientos históricos, Madrid, ed. Espasa-Calpe, S.A., Colección Austral, 2002, 138 p.

8. Perez J., Histoire de l’Espagne, sl. : Fayard, 1996, 921 p.